L’oued, une ressource… mais pas une décharge
En parcourant l’oued Aghmat, dans le prolongement de l’oued Ourika, on ne peut qu’être frappé par un paradoxe : l’homme dépend fortement de l’oued, exploite ses ressources, s’installe sur ses terres et profite de ses dépôts, mais il lui arrive aussi de le transformer en espace de rejet. Déchets, gravats, eaux usées et autres détritus viennent alors s’ajouter à un milieu naturel déjà soumis aux pressions humaines.
En tant que professeur de SVT aujourd’hui à la retraite, j’ai toujours considéré les cours d’eau comme bien plus que de simples chemins empruntés par l’eau. Un oued est un véritable système naturel, dynamique et complexe, qui relie la montagne à la plaine et l’amont à l’aval. Il constitue un lien permanent entre la géologie, les sols, la végétation, la faune et les activités humaines.
L’oued Aghmat en est un exemple particulièrement intéressant. Son fonctionnement est intimement lié au relief et à la géologie de la région. Les pluies et les ruissellements arrachent des particules aux versants, les eaux les transportent puis les déposent progressivement lorsque leur vitesse diminue. Ces matériaux — galets, graviers, sables, limons et autres sédiments — ne sont donc pas de simples « déchets naturels ». Ils témoignent du fonctionnement géologique du bassin versant et participent à la formation et au renouvellement des sols.
Ces dépôts constituent également une ressource pour les activités humaines. Les terres alluviales peuvent être particulièrement favorables à l’agriculture. Dans certaines zones, les pépinières et les cultures profitent de ces sols. Les matériaux déposés par l’oued peuvent également être recherchés pour différents usages liés à la construction. Ainsi, l’oued rend de nombreux services aux populations qui vivent à proximité.
Mais c’est précisément là que se trouve le paradoxe.
Nous considérons l’oued comme une ressource lorsque nous avons besoin de son eau, de ses terres ou de ses matériaux. Pourtant, lorsque nous voulons nous débarrasser de déchets ou de gravats, certains comportements conduisent encore à utiliser ses berges et son lit comme une décharge improvisée.
Pourquoi accepter ce paradoxe ?
Un oued n’est pas un espace vide que l’on peut utiliser sans conséquence. Chaque élément qui y est introduit peut être transporté vers l’aval. Un déchet abandonné quelques kilomètres en amont peut ainsi se retrouver plus loin, dans une zone agricole, près d’une habitation ou dans un autre milieu naturel. Lors des crues, cette capacité de transport devient particulièrement importante.
L’eau ne connaît pas les limites administratives que nous avons tracées sur les cartes. Elle circule. Elle transporte. Elle infiltre. Elle dépose. Elle relie les territoires entre eux.
C’est pourquoi une pollution située en amont peut devenir un problème pour les populations situées en aval.
Les eaux usées constituent également une menace importante lorsqu’elles sont rejetées sans traitement approprié. Elles peuvent modifier la qualité de l’eau, affecter les organismes aquatiques et favoriser la dégradation des milieux riverains. Les déchets solides, quant à eux, peuvent dégrader les paysages, perturber la faune et la flore et être redistribués par les crues.
Il faut également comprendre que les berges d’un oued jouent un rôle écologique essentiel. Elles accueillent souvent une végétation adaptée à un environnement marqué par l’alternance entre périodes sèches et épisodes de crue. Cette végétation contribue notamment à stabiliser les sols, à offrir des habitats à différentes espèces et à participer aux échanges entre le milieu aquatique et le milieu terrestre.
Le fonctionnement d’un oued est donc beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît.
Lorsque nous observons simplement un lit rempli de galets ou une eau qui coule entre deux berges, nous ne voyons qu’une petite partie du système. Derrière ce paysage se trouvent des phénomènes d’érosion, de transport et de sédimentation qui se déroulent continuellement. Les montagnes fournissent les matériaux, l’eau les transporte et la vallée devient progressivement le lieu où ils sont déposés.
Les sédiments racontent ainsi, à leur manière, l’histoire du paysage.
Ils témoignent de l’érosion des reliefs, de l’action de l’eau et des transformations successives du bassin versant. Pour un professeur de SVT, observer les galets, les sables, les limons ou la disposition des dépôts revient parfois à lire une page du livre géologique de la région.
Mais l’oued ne raconte pas uniquement une histoire géologique. Il raconte également une histoire humaine.
Depuis longtemps, les populations se sont installées à proximité des cours d’eau parce que l’eau est indispensable à la vie. Les vallées ont permis l’agriculture, le développement des villages, l’irrigation et de nombreuses activités économiques. Dans les régions arides et semi-arides, cette relation entre l’homme et l’eau est encore plus évidente.
L’oued est donc à la fois un élément naturel et un élément du territoire humain.
C’est pourquoi sa protection ne devrait pas être considérée comme une contrainte opposée au développement. Au contraire, protéger l’oued revient à préserver une ressource dont dépendent directement ou indirectement de nombreuses activités.
Il faut également éviter une autre erreur : croire que protéger un oued signifie simplement empêcher toute activité humaine autour de lui. La relation entre l’homme et l’oued existe depuis des siècles. Le véritable enjeu est plutôt de trouver un équilibre entre utilisation et protection.
Nous pouvons utiliser certaines ressources de l’oued, mais cette utilisation doit être raisonnée.
Nous pouvons cultiver les terres, mais sans dégrader durablement les sols et les eaux.
Nous pouvons aménager les territoires, mais en tenant compte du fonctionnement naturel des crues.
Nous pouvons exploiter certaines ressources minérales, mais en évitant de transformer le lit et les berges en zones dégradées.
Et surtout, nous devons cesser de considérer l’oued comme un endroit où l’on peut déposer ce dont nous ne voulons plus.
L’oued n’est ni une carrière sans limites, ni une décharge, ni un égout.
C’est une véritable infrastructure naturelle.
Il transporte les matériaux, redistribue les sédiments, participe à la recharge des nappes dans certaines zones, entretient les sols alluviaux, offre des habitats à de nombreuses espèces et assure une continuité écologique entre différents milieux.
Cette expression d’« infrastructure naturelle » peut sembler surprenante, mais elle permet de mieux comprendre sa valeur. Nous dépensons beaucoup pour construire des infrastructures capables de transporter, stocker ou distribuer des ressources. Pourtant, les écosystèmes accomplissent gratuitement une partie de ces fonctions depuis des milliers d’années.
La nature travaille en permanence.
Encore faut-il lui laisser suffisamment d’espace pour fonctionner.
En parcourant l’oued Aghmat, il est donc intéressant de ne pas regarder uniquement l’eau qui coule. Regardons les berges, les galets, les dépôts, la végétation, les traces laissées par les crues et les activités humaines. Tous ces éléments forment un ensemble cohérent.
Un oued est un système.
Et comme tout système, lorsque nous perturbons fortement l’un de ses éléments, les conséquences peuvent se répercuter ailleurs.
Le véritable défi est donc de changer notre regard.
Ne plus voir l’oued comme un simple espace disponible, mais comme un patrimoine naturel vivant.
Ne plus voir ses sédiments uniquement comme des matériaux à exploiter, mais aussi comme une composante essentielle de son fonctionnement.
Ne plus considérer ses berges comme des espaces abandonnés, mais comme des zones écologiques et hydrologiques importantes.
Et surtout, ne plus accepter que les déchets que nous produisons deviennent le problème de l’oued.
En tant qu’enseignant de SVT, j’ai souvent rappelé à mes élèves que comprendre un milieu naturel est la première étape pour apprendre à le respecter. La connaissance scientifique ne sert pas uniquement à réussir un examen. Elle doit aussi nous permettre de mieux comprendre le territoire dans lequel nous vivons et les conséquences de nos comportements.
L’oued Aghmat nous offre justement une belle leçon de géologie, d’écologie et de responsabilité.
Il nous montre comment la montagne, l’eau, les sols, les plantes, les animaux et les activités humaines sont liés.
L’homme prélève beaucoup de choses à l’oued : son eau, ses terres, ses matériaux et les espaces qu’il offre. Mais il doit aussi accepter une responsabilité simple : ne pas transformer cette ressource en espace de rejet.
Un oued n’est pas une décharge.
Un oued n’est pas un égout.
Un oued n’est pas une carrière sans limites.
C’est un système naturel vivant, une mémoire du paysage et un lien entre les territoires.
L’oued nous donne beaucoup.
Il est temps que nous lui rendions quelque chose d’essentiel : notre respect.
— Brahim Sahbani, professeur de SVT à la retraite
